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Accueil > Théorie/critique > Articles > Enchaîner les esthètes, gouverner les français, par Alain Giffard
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Enchaîner les esthètes, gouverner les français, par Alain Giffard
2 mai 2007

 

Le texte qui suit est le support de l’intervention d’Alain Giffard. La forme orale a été conservée.

1/ [INTRODUCTION]

Je vous propose d’interroger la relation française entre politique et culture, à partir d’une fiction, d’un mythe dont j’essaierai de montrer la place centrale, instituante dans l’histoire nationale. Ce mythe est celui de l’Hercule Gaulois.

C’est une promenade dans les textes et dans les époques. Quatre époques : autour de 150 (apogée de l’empire Romain), 1529 (Renaissance du XVIème), retour au XIIème siècle (l’autre renaissance), enfin l’époque contemporaine.

Concrètement, mon exposé aura trois temps : une lecture du mythe de l’Hercule Gaulois ; une tentative d’explication ; une interrogation sur la situation contemporaine des relations entre la politique et la culture.

C’est un sujet dont l’actualité est évidente et je vous laisserai le soin de tisser les liens avec cette situation et ces échéances.

Je ne savais pas, avant de préparer cette intervention, à quel point cette fiction est rattachée à Marseille. Et si j’aie pu vous suggérer qu’il y aurait là une jolie histoire que les jeunes marseillais (es) devraient connaître, nous n’aurons pas perdu notre temps.

2/ [L’HERCULE GAULOIS DE LUCIEN]

(Lecture)

1. Hercule, chez les Gaulois, se nomme Ogmios dans la langue nationale. La forme sous laquelle ils se représentent ce dieu a quelque chose de tout à fait étrange. C’est pour eux un vieillard, d’un âge fort avancé, qui n’a de cheveux que sur le sommet de la tête, et ceux qui lui restent tout à fait blancs ; sa peau est ridée et brûlée par le soleil, jusqu’à paraître noire comme celle des vieux marins. On le prendrait pour un Charon, un Japet sorti du fond du Tartare, pour tout enfin plutôt que pour Hercule. Cependant tel qu’il est, il a tous les attributs de ce dieu. Il est revêtu de la peau du lion, tient une massue dans la main droite, porte un carquois suspendu à ses épaules, et présente de la main gauche un arc tendu ; c’est Hercule tout entier.
2. Je crus donc que les Gaulois voulaient se moquer des dieux de la Grèce, en donnant cette forme à Hercule, ou se vengeaient de lui parce qu’il avait fait jadis invasion dans leur pays et prélevé sur eux un riche butin, lorsque, cherchant les bœufs de Géryon, il parcourut la plus grande partie des régions occidentales.
3. Cependant je ne vous ai point encore dit ce que sa figure a de plus singulier. Cet Hercule vieillard attire à lui une multitude considérable, qu’il tient attachée par les oreilles. Les liens dont il se sert sont de petites chaînes d’or et d’ambre, d’un travail délicat, et semblables à de beaux colliers. Malgré la faiblesse de leurs chaînes, ces captifs ne cherchent point à prendre la fuite, quoiqu’ils le puissent aisément ; et loin de résister, de roidir les pieds, de se renverser en arrière, ils suivent avec joie celui qui les guide, le comblent d’éloges, s’empressent de l’atteindre et voudraient même le devancer, mouvement qui leur fait relâcher la chaîne et donne à croire qu’ils seraient désolés d’en être détachés. Mais ce qui me parut le plus bizarre, c’est ce que je veux vous dire sans délai. L’artiste ne sachant où attacher le bout des chaînes, vu que la main droite du héros tient une massue et la gauche un arc, a imaginé de percer l’extrémité de la langue du dieu et de faire attirer par elle tous les hommes qui le suivent : lui même se retourne de leur côté avec un sourire.
4. Je demeurai longtemps devant cette image, la regardant avec une admiration mêlée d’embarras et de colère. Un Gaulois qui se trouvait alors près de moi, homme instruit dans notre littérature, à en juger par la pureté avec laquelle il parlait le grec, et de plus versé, je crois, dans une connaissance profonde des arts de son pays : « Etranger, me dit-il, je vais vous expliquer l’énigme de cette image qui semble si fort vous troubler. Nous autres Gaulois, nous ne pensons pas comme vous Grecs, que Mercure soit le dieu de l’éloquence ; nous l’attribuons à Hercule, qui l’emporte sur Mercure par la supériorité de ses forces. Si nous le représentons sous la forme d’un vieillard, n’en soyez pas surpris : ce n’est que dans un âge avancé que le talent de la parole se montre avec le plus d’éclat et de maturité...
5. ...« Ne soyez donc pas surpris non plus de ce qu’Hercule, emblème de l’éloquence, conduit avec sa langue des hommes enchaînés par les oreilles : vous savez la parenté qui existe entre les oreilles et la langue. Ce n’est pas pour insulter au dieu qu’on les lui a percées. Je me rappelle, en effet, qu’un de vos poètes comiques a dit dans ses ïambes :
Le bavard a toujours la langue au bout percée.
6. « Enfin nous croyons que c’est par la force de son éloquence qu’Hercule a accompli ses exploits : c’était un sage qui faisait violence par la puissance de sa parole. Les traits que vous lui voyez sont ses discours, qui pénètrent, volent droit au but, et blessent les âmes. Ne dites-vous pas vous-mêmes « des paroles ailées » ? Telle fut l’explication du Gaulois...

Quelques mots sur ce prétexte.

Son auteur, Lucien est un écrivain du IIème siècle.

Grec, d’origine syrienne. Il a publié des dialogues philosophiques, « Dialogues des morts », « Dialogues philosophiques », des satyres comme les célèbres « Philosophes à vendre », des romans notamment les « Les histoires vraies », qui ont inspiré Voltaire, Swift. C’est un polémiste , un pasticheur, en quelque sorte un esprit fort en littérature.

La principale caractéristique philosophique de Lucien, c’est son scepticisme religieux. Il moque le bricolage mythologique auxquels se livrent alors les romains sur leur propre panthéon et tourne en dérision la communauté chrétienne (« Peregrinus »).

Ce scepticisme lui a valu de disparaître à peu près totalement en Occident, pendant quatorze siècles. Les érudits byzantins (Arethas) le réfutent. Une notice biographique de Suidas le présente comme l’archétype du mécréant.

En revanche, comme on va le voir, il est devenu une des principales références des humanistes de la Renaissance, et des philosophes des Lumières.

Il y a un détail que nous connaissons sur la vie de Lucien/Lykianos. Il a commencé sa carrière de rhéteur à Marseille. Il nous dit que c’est là qu’il a connu ses premiers succès. Pourquoi Marseille ? Parce que c’est une ville grecque, et que les grecs de Marseille cultivaient une sorte de snobisme d’hyper - hellénisme, non seulement ici mais dans leurs cités le long de ce que les cartes de l’époque appellent le « littoral phocéen ». Cet hyper hellénisme joue par rapport aux Romains, puissance politique méprisée par la culture grecque. Et Lucien/Lycianos pense comme les Marseillais. D’autre part, comme Arnaldo Momigliano l’a montré, ce que les Grecs savent des Celtes, des Gaulois, ils le savent en grande partie par Marseille, c’est à dire par le truchement des Grecs marseillais.

Le texte que je vous ai lu, dans le contexte hellénistique, de la culture grecque, emporte plusieurs leçons. Première leçon : les grecs et les celtes peuvent se parler. Pour un grec, le gaulois instruit dans sa langue n’est plus tout à fait un barbare. Deuxième leçon : il y a ce que nous appellerions du relativisme dans les croyances ou les représentations religieuses.

Je ne laisse pas ce pré-texte avant d’avoir souligné ce point : toute l’histoire tourne autour d’une image (graphè) dont Lucien ne nous dit rien sur le plan matériel : est ce un tableau, une fresque, une mosaïque, ou même un bas-relief ? La figure est antérieure à la discussion. Et pourtant l’essentiel du texte est une description et un commentaire de cette description.

(La description d’œuvre est un forme bien identifiée de la rhétorique que Lucien a beaucoup pratiquée : par exemple l’Hippias s’appuie sur la description des thermes construits par l’architecte, la Calomnie part du tableau d’Apelle. Le nom de cette forme est l’ecphrasis)

Donc, Lucien lègue un texte ouvert par le contraste entre la légende et l’image absente qu’elle commente.

3/ L’HERCULE GAULOIS DE GEOFFROY TORY

Au début du XVIème siècle, Lucien est redécouvert c’est à dire rapporté en Occident par les Byzantins. C’est un livre grec et la connaissance des textes grecs passent par leur traduction en latin dont se chargent deux des humanistes les plus célèbres, Erasme de Rotterdam et Tomas More. Erasme publie le «  De Hercule Gallico ». Il conseille la lecture de Lucien pour l’enseignement et il se crée une véritable mode autour des livres de Lucien. On parle d’ailleurs de « lucianisme » et, parmi beaucoup de nouveautés qu’elle condamne, la Sorbonne condamne le lucianisme. Parmi les lucianistes : Alberti, Rabelais, Mélanchton.

En 1529, le De Hercule Gallico est traduit en français par un jeune lettré, Geoffroy Tory.

(Lecture) Extraits de la traduction de Tory

« Les Francois en leur langue maternelle appellent Hercules Ogmius & le figurent en painture d’une façon nouvelle et inusitée...

Entre nous Francois nous natribuons point l’oraison a Mercure comme vous faictes en Grece, Mais nous lapplicquons a Hercules, pource quil est beaucoup plus robuste que nest Mercure. De tant quil est vieulx tu ne ten doibs esbayr, Car la facondité & le beau parler a coustume de monstrer sa parfaicte vigueur en vieillesse...

Nous voyons doncques par les motz de Lucian soubz lescorce de cette fiction, que notre langage est si gracieulx, que sil est pronunce dung homme discret, sage,&age, Il a si grande efficace, quil persuade plustost & myeulx que le latin, ne que le Grec. Les latins&les Grecs le confessent quant ilz disent que cestuy Hercules, estoit, Gallicus, non pas Hercules Latinus, ne Hercules Graecus... »

(Je me suis efforcé de conserver la graphie de Tory)

Quelques commentaires sur cette traduction de la traduction.

A/ La place du peintre. On entre dans un monde de « paintures ». On ne savait pas très bien quelle figure avait vue Lucien, mais Tory la définit comme une peinture. Lui même en a vu une autre, la compare à la description de Lucien et la trouve peu satisfaisante. En conclusion de son commentaire, il en propose une troisième : un dessin fait pour ainsi dire selon les plans de Lucien. C’est l’idée même de la Renaissance : Tory fait revivre une peinture.

Hercule Gaulois : gravure de Geoffroy Tory dans le Champfleury

(PNG)

La peinture qu’a vu Lucien, ne serait pas une peinture grecque mais une peinture gauloise. Lucien et Tory sont tous les deux des antiquaires, des amateurs d’antiquités, l’un le grec Lucien, amateur ici d’antiquité gauloise, comme le Français est amateur d’antiquité grecs ou romaines. Tory invente une origine. Le gaulois devient antique.

B/ Deuxième remarque : la chaîne. C’est le langage. Et Tory donne son interprétation de l’Hercule Gaulois, aussitôt après le texte : « sous l’écorce de cette fiction... »

« Nous voyons donc... ni Hercules Graecqus »

Le dessin proposé par Geoffroy Tory a ceci d’intéressant qu’il représente la multitude : un lettré, une dame, un personnage qui porte l’habit des « gentilshommes de plume et d’encre », du type d’Etienne Pasquier, et enfin un chevalier.

Il les décrit ainsi : « Tous de leur plain gre se hastent de le suyvre,& en laschant leurs liens sestudient marcher plustost que luy quasi comme s’ils étaient marris qu’ils fussent déliés ».

« Quasi comme s’ils étaient marris qu’ils fussent déliés » : descriptif d’une servitude volontaire dont le ressort est le désir de langue.

C/ Oraison, facondité, beau parler.

Le sensible national c’est un désir de langue. La chaîne lie sensibilité, langue, pouvoir. L’oraison c’est l’oratio des romains, de Cicéron, c’est à dire l’art oratoire. En ce sens l’oraison sera supplanté par l’éloquence, comme partie scientifique de la rhétorique. Tory complète la notion générale d’oraison par la savoureuse Facondité et le Beau Parler. Facondité pour la quantité (la quantité ou « copiosité » est un indice de la bonne oratio) et Beau parler pour la qualité du discours. Lucien utilisait seulement logos et appelait Hercule « Hercule-le-logos » (Hercule le discours). Le traducteur du XIXème siècle emploie éloquence.

4/ LE SUCCES DU THEME DE L’HERCULE GAULOIS

Le thème de l’Hercule Gaulois connaît un énorme succès. De François 1er à Louis XV, tous les rois de France vont être désignés comme des Hercule Gaulois.

Juste après Tory, Alciat inclut dans son traité des Emblêmes, une gravure sur ce thème.

(PNG)

Lors de l’entrée d’Henri II à Paris, un hommage est rendu au roi mort , François 1er. Thème de la fête : l’Hercule Gaulois.
L’Eloge de Ronsard dédié au fils d’Henri II, François II, fait allusion au mythe.
Dans Le Chant de Protée, Jean Godard dresse le parallèle entre Henri IV et Hercule.
Référence au mythe aussi dans la pièce de Richelieu, réellement écrite par Desmarets, sur l’Europe.
A Versailles, une gravure montre Louis XIII en Hercule gaulois, vainqueur de l’Espagne.
Louis XIV, c’est une explosion d’images herculéennes. Un opera pour sa naissance : l’Erculeo ardire, un autre pour son mariage, l’Ercole Amante ; une tragédie de Lully et Quinault. Un livre du jésuite André Valadier : Le Labyrinthe royal de l’Hercule gaulois.
On peut voir au Louvre la statue de Puget (marseillais) figurant l’Hercule Gaulois.

Ce que je ne peux pas ne pas lire ici, c’est la fin de la Défense et Illustration de la langue française :

« Donnez en cette Grèce Menteresse et y semez encore un coup la fameuse Nation des Gallogrecs. Pillez moi sans conscience les sacrés Trésors de ce Temple Delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, et ne craignez plus ce muet Apollon, ces faux Oracles, ni ses flèches rebouchées. Vous souvienne de votre ancienne Marseille, seconde Athènes, et de votre Hercule Gallique, tirant les Peuples après lui par leurs Oreilles avec une Chaîne attachée à la Langue. »

Le thème est combiné à d’autres, sur l’origine des langues, de la nation et du royaume, Hercule de Lybie étant donné comme le père des deux nations troyennes et gauloises. La Franciade de Ronsard (Francion fils d’Hector) reprend ces thèmes.

5/ L’HERCULE GAULOIS ET LE PROGRAMME DES LETTRES DE LA RENAISSANCE : LA GRAMMATISATION

L’Hercule Gaulois, nous venons de voir le thème, est une allégorie qui résume le programme des lettrés :

D’une part, la chaîne, c’est le rôle central du travail sur la langue.

D’autre part, l’Hercule enchaînant les multitudes, c’est l’articulation nouvelle du pouvoir et de la culture.

Les deux sont inséparables : la culture de la langue est au centre de l’activité culturelle, comme la politique linguistique est au centre de la politique culturelle.

Je ne fais que parcourir le tableau : connaissance des lettres anciennes (Rabelais : toutes langues sont restituées), mai aussi grammaire des langues vivantes (Dubois et Meigret pour le français), non seulement traduction mais établissement des textes (Valla : Donation de Constantin, une philologie de combat), adaptation et création (La Pléiade en France et son manifeste « Défense et illustration de la langue française »), poétique, édition (Aldus, Budé), typographie, pédagogie (théorique avec Rabelais et Montaigne, pratique, notamment avec les protestants Ramus et Sturm). Du côté du prince : édits de Villers Cotterêt, les privilèges donnés à la personne et à l’œuvre, la politique d’innovation, en matière typographique, la fondation du Collège royal.

Au centre de ce programme, la langue, et plus précisément ce que Sylvain Auroux a appelé la révolution de la grammatisation, le développement de la grammaire conne connaissance de la langue, la conscience meta-linguistique. La Renaissance est un pic de ce mouvement de grammatisation. On vivait depuis des siècles avec les grammaires latines des latins (Donat, Priscien), ou leurs adaptations médiévales. Il se publie des grammaires pour toutes les langues nationales. Autour de la grammaire, tout l’appareil philologique, les dictionnaires : les Elegantiae de valla, c’est une série de remarques sur la langue et la littérature.

La grammatisation joue en France comme connaissance de la langue précisément autour de ce passage du latin au français. En fait on commence par fabriquer une « grammaire latine étendue » (Auroux), c’est-à-dire étendue au français, puis sur cette base on regarde les différences avec le souci de faire ressortir la supériorité de la langue nationale (l’ordre logique).

Sylvain Auroux qualifie de technologique cette révolution de la grammatisation. Ici technologie s’entend au sens où nous parlons, avec Bernard Stiegler, des technologies de l’esprit, ou de technologies cognitives. Mais cette technologie peut aussi être technique au sens le plus étroit.

C’est précisément l’intérêt de Geoffroy Tory.

Le livre qui débute par l’histoire de l’Hercule Gaulois s’intitule « Champfleury ou l’art et la science de la proportion des lettres ». Il relève d’un genre qui se développe à la Renaissance, le traité technique (Bertrand Gilles). Geoffroy Tory propose une méthode pour dessiner les caractères, dans la perspective du manuscrit, mais aussi de la typographie. Pendant longtemps d’ailleurs il est connu surtout des typographes. Mais cette méthode est justifiée par une phonologie, une sémiotique de la lettre, une grammaire, une linguistique, une philologie, des considérations littéraires et historiques. C’est une grammatologie complète ; souvenez vous que le chapitre sur les lettres est le premier des grammaires latines.

Le but de la méthode c’est de fixer la règle.
« Si avec notre facondité, estoit Reigle certaine, il me semble que le langage serait plus riche et plus parfait. »

Derrière le mythe de l’Hercule Gaulois, s’entrevoit le dogme : pour que la chaîne des sensibles soit parfaite, il faudra toujours chercher à la régler. Tel est le dogme de l’Hercule Gaulois : il faut croire qu’il y a quelque chose à régler du côté de la langue ; il faut admettre que ce quelque chose peut et doit être réglé. L’effet de la règle, c’est l’identité, c’est pouvoir dire - pensez à Malherbe, Port Royal, Vaugelas - « c’est du français », « ce n’est pas du français ».

6/ INTERPRETATION DE L’HERCULE GAULOIS

Nous venons de voir en quelque sorte le contenu de l’HG.

Je voudrais maintenant m’interroger sur sa signification, plus précisément sur ce qui se joue ici des rapports entre lettrés et pouvoir royal, entre culture et politique.

Du côté du roi, la réponse est assez évidente. Il renforce sa légitimité par la propagande des œuvres, et son autorité par l’unification de l’administration royale.

Mais du côté des lettrés ? L’explication par le patriotisme - celle de l’école - est tautologique. Bien sûr, il y a un échange : les lettrés renforcent le pouvoir et ils obtiennent protection et moyens. Mais ce n’est pas si simple : Etienne Dolet (auteur de l’Oraison française), Ramus (partisan du français face au latin) sont des modernes, des partisans du passage au français, mais aussi des opposants, des réformateurs (l’un est brûlé et l’autre une des premières victimes de la Saint Barthélémy). A l’époque précédente, la position de Tory est significative : son livre n’est dédié à aucun politique mais aux « amateurs de bonnes lettres ».

Alors je crois qu’il faut revenir au mythe pour le voir, moyennant deux sous d’analyse, fonctionner comme dogme.

Chez les Gaulois, Hercule remplace Mercure. La fiction pose que le personnage avec l’arc et la massue reçoit les attributs du pouvoir langagier et non pas que le personnage aux pieds ailés reçoit les attributs du pouvoir politique. Elle ne dit pas : chez les Gaulois, Mercure exerce le pouvoir. Jules Cesar par exemple, dans la Guerre des Gaules, avait fait remarquer que le principal dieu gaulois, Lug, ressemblait à Mercure. On n’a pas une simple recombinaison des fonctions divines, mais bien une substitution volontariste. Le thème de l’Hercule Gaulois habille la fiction du remplacement de Mercure par Hercule.

Vous voyez bien toute l’importance de l’ecphrasis : elle permet de souligner tous les traits d’opposition, par exemple le contraste des âges, en même temps que Lucien laisse au lettré gaulois le soin d’expliquer ce qui relève de l’invraisemblable pour les grecs.

Mais le ré-emploi de la fiction luciannienne à la Renaissance, et sa transformation en « mythe des français » à ce moment là, entraîne une question : si Hercule vaut pour le Prince gaulois, qui vaut pour Mercure ?

Mon interprétation est la suivante. Je la présente sans fioritures. Mercure figure l’Eglise chrétienne, Rome, la Papauté. Les lettrés de la Renaissance proposent de substituer à l’ordre culturel organisé par Rome, une nouvelle institution de la culture, autour d’une composition française, une sorte de compromis culture - politique.

Par ordre culturel, j’entends le geste qui consiste à désigner une langue, des œuvres, des textes avec leur ordre et dire : c’est notre langue, ce sont nos textes ; à désigner une orthographe, une manière de lire et d’écrire, une grammaire, une poétique, une technologie et dire : ce sont nos manières de faire, nos méthodes ; à désigner un public, une société, et dire : c’est notre nation, ou, à la façon directe des enfants : c’est nous.

Sur les trois points, c’est à dire sur l’ensemble du système, les lettrés proposent une substitution par rapport à l’ordre culturel chrétien, latin, romain mis en place pendant la période qu’ils vont eux même appeler le Moyen Age. Erasme ou Tory, lorsqu’ils proposent de considérer Lucien comme une source, savent parfaitement ce qu’ils sont en train de transgresser. Comme Bernard le disait d’Abélard, ils sont entrés dans la chambre du roi. Non seulement, Lucien était ignoré au Moyen Age, mais lorsqu’on lisait un poète latin, Ovide, c’était en le moralisant, à la seule condition de le moraliser, et, en tout état de cause, les poètes étaient des « auxiliaires » du savoir, des arts libéraux, et, in fine, de la théologie, certainement pas des sources.

Tout aussi notable que la substitution du français au latin, c’est le passage d’une société où le monde lettré est celui des clercs, à une tentative de définir un public. Cette tentative est politiquement la part la plus radicale : en Gaule, une « multitude de peuples » (y compris les femmes) sont sensibles à la langue, apprécient et font preuve de facondité.

On sait que ce mouvement est général dans l’Europe occidentale. Mais les lettrés français théorisent et figurent cette rupture à travers l’Hercule Gaulois.

C’est que la France avait, au sein du monde lettré médiéval, c’est à dire chrétien, une position tout à fait singulière. Elle avait reçu de Rome une sorte de délégation, assez étrange, qui portait sur les activités d’étude, de transmission du savoir, évidemment subordonnées à la hiérarchie ecclésiastique. L’Université est le lieu de cette délégation. L’Université est une invention de l’Occident chrétien. Et au moment où l’Eglise se restructure, à partir de la « Réforme grégorienne », puis autour du droit canon (Gratien), elle confie aux lettrés parisiens (1230) le monopole de l’enseignement de théologie, ce qui inclut les arts libéraux (qui préparent à la théologie). L’Université de Paris au XIIème et XIIIème siècle est le centre de la vie culturelle européenne (Thomas d’Aquin, Albert le Grand), et occupe une position qu’elle ne retrouvera jamais.

Et donc le dégagement d’avec l’Eglise, et la mise en place d’un nouveau rapport entre le politique et la culture constituent une rupture beaucoup plus dramatique.

Il y a conflit de devises, entre « France, fille aînée de l’Eglise » et « France, mère des lettres et des arts ». Comme il y a conflit entre le latin, langue d’église, langue du pape, c’est à dire du père et le français, langue maternelle. Et conflit entre la nouvelle chaîne herculéenne et l’antique catena que la culture chrétienne avait déjà substituée à la culture grecque et romaine. Il y a donc un travail important de révision historique, de fiction.

J’insiste un peu.

Il ne s’agit pas simplement de produire une littérature qui ferait l’éloge du prince, ou d’écrire dans la langue maternelle, ou de moderniser l’administration.

Ce qui est modifié, c’est la référence ; le français remplace le latin ; or le latin est la langue du corpus de la référence centrale, christianisme et droit romain, langue religieuse, langue de gouvernement, langue de culture et de savoir.

Les deux références - dont l’une est à venir, elle est l’objet du programme- ne sont pas juxtaposables. Elles sont concurrentes : l’une veut la place de l’autre ; elle veut occuper toute la surface de ce que Pierre Legendre appelle l’espace dogmatique de la culture.

On pourrait donner de ce dogme beaucoup d’exemples qui sont des particularités, voire des curiosités du rapport des français avec la culture.

J’en prendrais un exemple radical, presque délirant bien que son auteur soit quelqu’un de très sérieux.

Il s’agit du Père Bouhours, jésuite et grammairien.

A la fin des « Entretiens d’Ariste et d’Eugène » (1671), dernier entretien consacré à la langue française, à propos du monarque français (Louis XIV) :

« Il n’y a pas jusqu’au ton de sa voix qui n’ait de la dignité, et je ne sais quoi d’auguste qui imprime du respect et de la vénération. Comme le bon sens est la principale règle qu’il suit en parlant, il ne dit jamais rien que de raisonnable ; il ne dit rien d’inutile ; il dit en quelque façon plus de choses que de paroles...Enfin, pour tout dire en un mot, il parle si bien que son langage peut donner une véritable idée de la perfection de notre langue ».

Cette définition du Prince comme grand locuteur national, et même comme quelqu’un qu’on dit capable de changer les paroles en choses, c’est, chose stupéfiante pour un jésuite, lui faire tenir en somme le rôle du Pape, auteur sacré dont les décrets sont des écritures sacrés, et en tant que telles contiennent des paroles qui donnent accès aux choses elles même.

Bien sûr, le programme de la Renaissance n’a pas été réalisé en une seule fois. Toute la querelle des Anciens et des Modernes l’illustre. On discute du passage à l’enseignement en français, non seulement aux XVIème et XVIIème siècles, mais encore au XVIIIème.

Au delà, s’il s’agit bien d’une autre référence, d’un deuxième ordre culturel, d’un autre espace dogmatique, on peut se demander si nous ne sommes pas toujours sous l’empire de ses liens.

Quelques exemples. Dans un livre stimulant, Jean Claude Milner soutient que l’existence d’une vie intellectuelle en France a été une exception, reliée à la courte période où l’université est refondée (fin XIXème) et respectée. Je ne partage pas le point de vue mordant et déprimé de Milner dans ce livre (« Existe-t-il une vie intellectuelle en France ? »). Mais ce qui est clair, c’est que le Prince en France, y compris la République, a un contentieux de fond avec l’Université, symbole de « l’ordre précédent », de ce que j’ai appelé la délégation. En France, l’Etat crée des rivalités et des difficultés à l’Université, et l’opinion publique considérant que vie intellectuelle et monde universitaire ne sont pas naturellement fusionnés rejoint facilement le Prince dans son mépris.

Autre exemple : l’association de la lecture et de l’écriture, de la langue et de la littérature à l’école, qui dans d’autres pays sont séparés. Pour nous la littérature est une leçon de langue, ce qui ne vaut corrélativement que par la magnificence de la langue elle même, sa « supériorité » par rapport au latin et au grec, sa facondité. Certains envisagent d’enseigner le français différemment (c’est le cas pour l’enseignement du français langue étrangère), mais au risque de ne pas remplir la mission de l’Hercule Gaulois, de ne pas savoir dire « c’est du français », « ce n’est pas du français ».

6/ SUR LA DESORIENTATION CONTEMPORAINE

J’en arrive maintenant à l’interrogation sur l’actualité de l’Hercule Gaulois, c’est à dire à la question de la désorientation. Pourquoi la fiction ne prend-elle plus ? Je dirais qu’elle est victime d’une concurrence déloyale, c’est à dire qu’elle est concurrencée en tant que fiction, et que la concurrence ne respecte pas les règles du jeu.

La fiction est concurrencée sur ses deux faces : l’assimilation du pouvoir culturel et du gouvernement du sensible, et le rôle central des arts et technologies du langage et de l’esprit.

A/ Jusqu’à présent nous avons associé deux domaines : le politique et la culture. Il faut maintenant faire apparaître un troisième acteur abstrait, l’économie. Plus particulièrement, cette invention du XXème siècle qu’est l’économie orientée consommation. Au XX ème siècle, après la Première Guerre Mondiale pour les américains, après la Seconde pour les européens (les « Trente glorieuses » en France), les sociétés occidentales passent d’une économie orientée production à une économie orientée consommation.

Une bonne image de l’économie orientée consommation, c’est l’apparition et le développement des marques. Ce n’est plus le produit qui tire la marque, mais la marque qui tire le produit ; la marque, c’est à dire une identité et une manière de vivre, un système d’appartenance et d’affects, une rhétorique et un style, bref une « culture ». L’économie orientée consommation, c’est le devenir culture de l’économie.

Tous les gouvernements occidentaux, pendant la période du conflit avec les totalitarismes et après leur chute, ont passé alliance avec cette économie orientée consommation, alliance articulée autour des industries culturelles (Hollywood et la télévision).

C’est le système que Guy Debord a analysé comme société du spectacle.

Mais qu’est ce que l’économie orientée consommation « du point de vue des gens » ? Du point de vue des gens, c’est le pilotage du sensible, l’esthétisation des envies. Bernard Stiegler parle d’une « nouvelle époque du sensible ». Edward Bernays - un personnage extrêmement important du XX ème siècle, neveu de Freud, inventeur de la publicité (« Public Relations »)- le dit explicitement. Il faut « industrialiser le consensus ». Souvenez vous de Tory « comme s’ils étaient marris qu’ils fussent déliés ». Le néo-consommateur n’entend pas être délié, il idolâtre la marque.

Sur ce pilotage des sensibilités par la consommation, pour son propre compte, on évoque le plus souvent le rôle de la télévision et la phrase célèbre de Mr Le Lay, alors patron de TF1, qui restera probablement comme sa vraie raison d’entrer dans l’histoire :

« Il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible...Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

Le rôle de la télévision est évidemment central. Mais je voudrais donner deux autres exemples, moins connus et plus récents.

Le neuro-marketing. Vous avez peut être vu cette émission sur le cerveau à laquelle parti-cipaient des représentants de ce neuro-marketing.

La manière la plus simple de présenter le neuro-marketing, c’est de rappeler sommairement une expérience récente d’imagerie neuronale. En 2003, un neurologue organise un test comparatif de Pepsi et Coca. Lorsque le test est fait en aveugle, Pepsi l’emporte ; lorsque la bouteille et donc la marque est visible, c’est Coca.

Le neurologue démontre que, dans le premier cas, c’est l’aire cérébrale du « putamen ventral », liée au plaisir, qui est impliquée, tandis que dans le deuxième, c’est le « cortex préfrontal médian » lié à la mémoire et à la cognition. Cette aire va devenir la région clé du neuro-marketing. Les neuro-marketers prétendent détenir le moyen de tester si un produit, une publicité implique activement cette région.

Autre exemple de pilotage des envies : ce qu’on appelle les « technologies R », les technologies relationnelles, liées aux technologies de l’information, capteurs de puces RFID, cookies implantés dans votre ordinateur, techniques de la biométrie, demain les nanotechnologies. Ces technologies R permettent le « user profiling », c’est à dire la connaissance des goûts et des usages des personnes et des groupes, permettant par exemple, de leur adresser une publicité dite individualisée. Bref, de canaliser les désirs.

B/ La télévision, c’est déjà ancien, le neuro-marketing et les technologies R, c’est peut-être demain ; nous voyons bien que quelque chose semble se mettre en place qui concurrence en quelque sorte la chaîne classique des sensibles. Mais dans ces exemples, on semble contourner le langage, et particulièrement l’écrit.

Or l’économie orientée consommation a son propre langage : la publicité. Progressivement la publicité est devenue le langage de la consommation : c’est en quelque sorte la contribution initiale d’Edward Bernays. Dans le même mouvement, l’économie générale s’orientait vers la consommation. Finalement, la publicité est le langage de l’économie.

Il y a vingt ans, dix ans, vous pouviez lire des manuels entiers d’économie sans jamais rencontrer cette idée. Récemment, un économiste libéral, Olivier Bomsel, dans un livre consacré à l’économie de l’internet insiste : « la publicité, synonyme de communication commerciale, autrement dit de langage de l’économie ». (Veuillez noter le double passage du commerce à l’économie, de la communication au langage)

Et lorsque la publicité fusionne précisément avec les technologies de l’information, le langage de l’économie s’impose à la langue, c’est à dire à toute la langue, en tout cas, à la totalité des morceaux de langue numériques.

Le meilleur exemple aujourd’hui de cette fusion est Google.

Google, soit une industrie de l’information, une industrie de la langue, à travers l’indexation du web, le moteur de recherche.

Mais aussi, inséparablement, un mega opérateur publicitaire. On lit parfois que Google finance l’accès à l’information des internautes par la publicité mais c’est l’inverse qui est vrai. Google via l’accès à l’information se constitue une audience pour la revendre à la publicité.

Rappelons le principe technique de cette solvabilisation des lecteurs du web. Google met aux enchères (Ad Words) des mots clé et l’annonceur qui remporte l’enchère voit sa publicité en tête du résultat de la recherche sur ces mots. Symétriquement les éditeurs de sites peuvent vendre des mots aux annonceurs qui mettront leur publicité en marge des sites.

Dans une étude que je réalise pour le ministère de la Culture et de la Communication sur la « lecture numérique », je propose les notions d’ « industrialisation de la lecture » et de « lectures industrielles ».

En résumé Google ne développe pas seulement une certaine technique de lire ou de ne pas lire, à travers le modèle de la recherche d’information.

Il agit aussi comme une industrie de transformation, convertissant le lectorat du web en audience publicitaire, en commercialisant les actes de lecture par leur revente à la publicité. Notez qu’il y a peu de moyens d’y échapper : si vous éditez un site, quel que soit son statut, vos lecteurs, et plus largement, le lectorat du web qui se contente de repérer le site sur les pages du moteur, sont convertis en audience publicitaire.

Associées aux technologies R, les technologies de l’information permettent aussi de croiser les lectures et les goûts du lecteur-consommateur.

Par « lectures industrielles » je cherche à souligner cette nouveauté proprement inouïe dans l’histoire de la lecture que représente le développement d’une nouvelle manière de lire qui relève de l’économie, et échappe totalement au monde de la culture comme à la sphère du pouvoir, religieux ou politique. Google est une industrie grammatologique.

La catena moderne, industrielle, c’est la canalisation des envies, de l’attention, mais c’est aussi l’organisation d’une contre-éducation du public, notamment des jeunes, dont les lectures industrielles sont une des filières. D’où vient que, selon le point de vue, les jeunes apparaissent tantôt déchaînés, tantôt ré-enchaînés.


Dans cet exposé, j’ai essayé de suggérer en quoi consistait une certaine forme française de désorientation du sensible. Nous vivons toujours sous l’empire d’un dogme dont l’Hercule gaulois est une des fictions centrales. Par là, nous sommes des femmes et des hommes du XVI ème, du XIX ème, c’est à dire aussi, par réaction, femmes et hommes du XII ème siècle. En même temps, nous vivons l’industrialisation des choses de l’esprit et de l’esprit même, une nouvelle époque du sensible, triomphante, mais redoutable par bien des aspects.

Vous avez su que l’ancien président de la Bibliothèque nationale de France avait voulu batailler avec Google. On voyait là un mime parfait de l’Hercule gaulois.

Peut être voudriez vous connaître le point de vue actuel des spécialistes sur le texte de Lucien : la peinture a-t elle existé ? la légende gauloise est-elle crédible ? Voici ce qu’en dit Jacques Bompaire : « On considère aujourd’hui qu’un tel tableau a existé et divers parallèles celtiques sont signalés. Il s’agirait d’un Hercule chtonien et le commentaire rapporté par Lucien serait un contresens ». En somme, un contresens fécond.

S’il y a bien une manière française de centrer sur la langue les relations du pouvoir et de la culture, quelque chose ne va pas dans toutes les sociétés modernes, dans le triangle économie - politique - culture. Et ce qui ne va pas, pour le dire en un mot, c’est que le politique abandonne la culture à l’économie. Certains proposent une « politique industrielle de l’esprit ». Il est vrai qu’on ne peut concevoir la réorientation des technologies cognitives sans participation de l’industrie. Pour ma part, je crois qu’il faut surtout que la culture (incluant ici recherche, université, école) reconquière son autonomie.

Comme disait le juriste français Loyseau - Pierre Legendre le rappelle souvent - « On lie les animaux par les cornes et les hommes par le langage ».


TEXTE COMPLET (TRADUCTION DE EUGENE TALBOT, 1912)

1. Hercule, chez les Gaulois, se nomme Ogmios dans la langue nationale. La forme sous laquelle ils se représentent ce dieu a quelque chose de tout à fait étrange. C’est pour eux un vieillard, d’un âge fort avancé, qui n’a de cheveux que sur le sommet de la tête, et ceux qui lui restent tout à fait blancs ; sa peau est ridée et brûlée par le soleil, jusqu’à paraître noire comme celle des vieux marins. On le prendrait pour un Charon, un Japet sorti du fond du Tartare, pour tout enfin plutôt que pour Hercule. Cependant tel qu’il est, il a tous les attributs de ce dieu. Il est revêtu de la peau du lion, tient une massue dans la main droite, porte un carquois suspendu à ses épaules, et présente de la main gauche un arc tendu ; c’est Hercule tout entier.

2. Je crus donc que les Gaulois voulaient se moquer des dieux de la Grèce, en donnant cette forme à Hercule, ou se vengeaient de lui parce qu’il avait fait jadis invasion dans leur pays et prélevé sur eux un riche butin, lorsque, cherchant les bœufs de Géryon, il parcourut la plus grande partie des régions occidentales.

3. Cependant je ne vous ai point encore dit ce que sa figure a de plus singulier. Cet Hercule vieillard attire à lui une multitude considérable, qu’il tient attachée par les oreilles. Les liens dont il se sert sont de petites chaînes d’or et d’ambre, d’un travail délicat, et semblables à de beaux colliers. Malgré la faiblesse de leurs chaînes, ces captifs ne cherchent point à prendre la fuite, quoiqu’ils le puissent aisément ; et loin de résister, de roidir les pieds, de se renverser en arrière, ils suivent avec joie celui qui les guide, le comblent d’éloges, s’empressent de l’atteindre et voudraient même le devancer, mouvement qui leur fait relâcher la chaîne et donne à croire qu’ils seraient désolés d’en être détachés. Mais ce qui me parut le plus bizarre, c’est ce que je veux vous dire sans délai. L’artiste ne sachant où attacher le bout des chaînes, vu que la main droite du héros tient une massue et la gauche un arc, a imaginé de percer l’extrémité de la langue du dieu et de faire attirer par elle tous les hommes qui le suivent : lui même se retourne de leur côté avec un sourire.

4. Je demeurai longtemps devant cette image, la regardant avec une admiration mêlée d’embarras et de colère. Un Gaulois qui se trouvait alors près de moi, homme instruit dans notre littérature, à en juger par la pureté avec laquelle il parlait le grec, et de plus versé, je crois, dans une connaissance profonde des arts de son pays : « Etranger, me dit-il, je vais vous expliquer l’énigme de cette image qui semble si fort vous troubler. Nous autres Gaulois, nous ne pensons pas comme vous Grecs, que Mercure soit le dieu de l’éloquence ; nous l’attribuons à Hercule, qui l’emporte sur Mercure par la supériorité de ses forces. Si nous le représentons sous la forme d’un vieillard, n’en soyez pas surpris : ce n’est que dans un âge avancé que le talent de la parole se montre avec le plus d’éclat et de maturité, si toutefois vos poètes disent vrai :
La jeunesse, en sa fougue, est toujours incertaine ;
Le vieillard est plus froid, plus sage en ses discours.
La même raison vous fait dire de Nestor que le miel coulait de ses lèvres et que les orateurs de Troie faisaient entendre une voix de lis, pour dire fleur, car si je ne trompe, chez vous lis signifie une espèce de fleur.

5. « Ne soyez donc pas surpris non plus de ce qu’Hercule, emblème de l’éloquence, conduit avec sa langue des hommes enchaînés par les oreilles : vous savez la parenté qui existe entre les oreilles et la langue. Ce n’est pas pour insulter au dieu qu’on les lui a percées. Je me rappelle, en effet, qu’un de vos poètes comiques a dit dans ses ïambes :
Le bavard a toujours la langue au bout percée.

6. « Enfin nous croyons que c’est par la force de son éloquence qu’Hercule a accompli ses exploits : c’était un sage qui faisait violence par la puissance de sa parole. Les traits que vous lui voyez sont ses discours, qui pénètrent, volent droit au but, et blessent les âmes. Ne dites-vous pas vous-mêmes « des paroles ailées » ? Telle fut l’explication du Gaulois.

7. Pour moi, lorsque je voulus me présenter devant vous, je me demandai à moi-même s’il me convenait, à l’âge que j’avais et après avoir depuis longtemps renoncé aux séances littéraires, de m’exposer à subir de nouveau la décision de tant de juges éclairés, et je me rappelai fort à propos cette image d’Hercule. Jusque-là j’avais craint de vous paraître agir en jeune homme et prendre des airs qui ne sont pas de mon âge. Quelques-uns de vos jeunes gens m’auraient adressé comme dans Homère ces reproches mérités :
Ta force cède au poids dont l’accablent les ans,
Tes serviteurs sont lourds et tes chevaux sont lents.
Voilà les traits qu’on me lancerait aux jambes. Mais quand je me représente cet hercule vieillard, il m’encourage à tout entreprendre et je ne rougis point de faire, à son âge, ce qu’il faisait lui-même.

8. Que la force, la vitesse, la beauté et tous les agréments du corps m’aient abandonné pour jamais, que ton Amour, ô poète de Téos, en voyant ma barbe grise, s’envole, s’il veut, avec ses ailes dorées, et s’enfuie aussi vite qu’un aigle, Hippoclide ne s’en préoccupera point. Mais puissè-je aujourd’hui par mon éloquence rajeunir, fleurir, revenir au printemps de ma vie, attirer à moi la foule, l’entraîner par les oreilles et lancer des traits nombreux sans crainte d’épuiser mon carquois ! Voilà comment je me consolerais de mon âge et de la vieillesse qui m’a gagnée. C’est aussi pour cela que j’ai osé fréter comme il convient et remettre en mer mon vaisseau depuis longtemps à sec. Dieux, faites souffler un vent favorable ! J’ai besoin d’une brise caressante, amie, et qui remplisse mes voiles, afin qu’on dise de moi, si j’en suis digne, cette parole d’Homère :
Quel jarret ce vieillard cachait sous ses haillons !


QUELQUES PISTES DE LECTURE

Lucien, Hercule. On trouve sur le site Gallica de la BNF deux traductions. Celle de Perrot d’Ablancourt, 1664, est savoureuse. C’est le texte que lisait Frédéric II. Il y a un dialogue de Voltaire confrontant Lucien et ses traducteurs Erasme et Thomas More.
Pour le texte grec et sa traduction : Lucien, Œuvres, Tome 1, établissement et traduction de Jacques Bompaire, Les Belles lettres, 1993.
Geoffroy Tory, Champfleury. Reprint chez Slatkine,1973.
Un livre formidable qui analyse, entre beaucoup de choses, le Champfleury : Marie Luce Demonet, Les Voix du signe, Librairie Honoré Champion, 1992.
Textes cités :
Arnaldo Momigliano, Les Gaulois et les Grecs, in Sagesses barbares, François Maspéro, 1979.
Sylvain Auroux, La révolution technologique de la grammatisation, Mardaga, 1994.
Marc Fumaroli, Le génie de la langue française, cite l’extrait du Père Bouhours, Les lieux de Mémoire 3, Gallimard, 1997.
Jean Claude Milner, Existe-t-il une vie intellectuelle en France ?, Verdier, 2002.
Olivier Bomsel, Gratuit !, Gallimard, 2007.
J’ai remis au Ministère de la Culture et de la Communication, à la mi-juin 2007, l’étude mentionnée sur la lecture numérique, sous le titre « Lire, les pratiques culturelles du numérique ».


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