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Malaise dans la communication, par Colette Tron
novembre 2005

 

Constatons un temps, l’époque postmoderne. Constatons un espace, la mondialisation. Si l’on s’accorde sur ces deux faits de la dimension spatio-temporelle de civilisation que nous vivons, si l’on accorde que ce ne sont pas seulement des vues de l’esprit plus ou moins vérifiables et relatives, mais de réels moments historiques, alors on peut s’accorder de porter une attention au texte qui suit, où société de l’information et lien social sont auscultés au prisme de ces deux états du monde et faits culturels majeurs.

En observant les analyses et les propositions de Jean-François Lyotard dans son rapport sur le savoir dans les sociétés informatisées publié en 1979, "La condition postmoderne", on déclinera une réflexion concernant la situation actuelle dans la société de l’information et à l’heure de la mondialisation, et dont Internet est l’un des éléments.

Le désenchantement du monde

Corrolaire ou avènement de la postmodernité est le désenchantement du monde. Il la précède. Choc de civilisation, tel qu’on nomme un choc psychique, la chute du ciel à la terre, ou la sortie de la bulle placentaire à la vie réelle, ou encore l’issue de la caverne, celle de l’allégorie de Platon, qui marque la fin de l’illusion, le passage du récit au savoir, de la fable à l’expérience, le désenchantement bouleverse le rapport au monde du monde des hommes.

Le désenchantement du monde est lié à la perte de la croyance, religieuse, mais aussi idéologique. Et en tout cas organique, c’est-à-dire d’un système cosmique et social organisé, unifié et univoque. L’expression de Max Weber définit "l’élimination de la magie en tant que technique de salut". De cette disparition appert la perte du sens métaphysique, de la finalité.
Alors, il faut faire quelque chose de ce monde. Paradis ou enfer sur terre ?

Et, c’est de cette crise de la croyance et dans cette béance spirituelle, nous dit Weber, qu’est né le capitalisme, accompagné par ou matérialisé sous la forme de la marchandise.
Devenue le terme de l’échange, la marchandise convoque en l’objet (transactionnel) toutes les projections.
La marchandise remplace dieu. Le fétichisme remplace l’idolâtrie.

Avec le désenchantement, advient également la fragmentation de la société. Plus unifiée face à un devenir commun, portée par une religion, une idéologie, toutes deux soutenues par un discours unique : un grand mythe, une épopée, une genèse, un héros... Un.
Le désenchantement marque la fin d’un mouvement historique de la société : plus d’unité et plus de finalité.
Il en fait un moment anhistorique et agnostique. Elle ne se situe plus dans une Histoire qui la représente ou la projette dans une totalité, mais éclate en une individualisation et une infinité de "petits récits".
Chacun prend alors en charge son histoire, l’écrit, devient auteur. Sujet, et non plus objet d’un destin inexorable.

C’est la fin des grands récits, qui marque l’ère postmoderne.

Dans cette phase, Jean-François Lyotard déclare dans son oeuvre clairvoyante "La condition postmoderne", que "le lien social est langagier" et que "la société qui vient relève d’une pragmatique des particules langagières ".
Ainsi propose-t-il un rapport dialectique du réseau social, multiple et complexe, fait de "jeux de langages", émancipé d’un métarécit autoritaire à volonté totalisante.

Cette dialectique dans la diversité est considérée par Lyotard comme le mouvement d’une vie de l’esprit.

La condition postmoderne et la société de l’information

"Dans une société où la composante communicationnelle devient plus évidente, il est certain que l’aspect langagier prend une nouvelle importance, qu’il serait superficiel de réduire à l’alternative traditionnelle de la parole manipulatrice ou de la transmission unilatérale de message, ou bien de la libre expression ou du dialogue."

Tel serait l’enjeu des formes de production et d’accès à l’information et au savoir sur le réseau mondial : une diversité des énoncés et des langages qui s’entrecroisent et se répondent et fondent ainsi le lien social, plutôt qu’une autoroute de l’information à sens unique.

La spécificité d’internet tient en deux rôles majeurs, et cela à un niveau planétaire :
-  la technologie permet un accès facile et rapide à l’information
-  la possiblité juridique et financière de générer des messages est aisée
Via un ordinateur et une connexion internet, on peut créer ou accéder à de l’information numérisée, par des moteurs de recherche, des liens hypertexte, des noms de domaines, vers des banques de données, des sites web, des blogs... Mais quelle est ou doit être l’organisation, la structuration et la légitimité des énoncés émis et reçus ?

Le lien technologique ne fait d’emblée le lien social. Un nouveau schéma de communication est à penser, une nouvelle composition du récit est à écrire.

"L’hétérogénéité des éléments langagiers" dont parle Lyotard "ne donnent lieu à institution que par plaques", localement, et "les décideurs essaient de gérer ces nuages de socialité" vers l’accroissement de leur propre puissance. On répertorie alors ces "nuages" et les transforme en catégories afin de cibler leur utilisation ou récupération dans le fonctionnement d’un métasystème (il s’agit généralement d’un objectif de contrôle et/ou de consommation). Ce que nous disent les puissances, selon Lyotard est : "Soyez opératoires, c’est-à-dire commensurables, ou disparaissez."

Si, aujourd’hui, dans la société de l’information, tel est le même rapport entre les interlocuteurs du système (et on peut le penser), alors la guerre de la performativité est ouverte contre celle de la Vie de l’Esprit.

La "marchandise informationnelle"

Dans le capitalisme, tous les biens sont ramenés au statut de marchandise.
Ainsi, le savoir, la culture, n’y échappent pas.
Pour Lyotard, les nouveaux supports et langages du savoir (les "hypomnemata" tels que Bernard Stiegler nomme les outils de la mémoire), ceux de l’informatique et des nouvelles technologies, "procèdent à une mise en extériorité du sachant". Il craint par ce biais que le processus de connaissance propre à la formation de l’esprit et de la personne ne tombe en désuétude et que le savoir se réifie et se segmente en biens de consommation. "Le rapport des fournisseurs et des usagers de la connaissance avec celle-ci tendra à revêtir la forme que les producteurs et les consommateurs de marchandises ont avec ces dernières. Le savoir sera produit pour être vendu, et il sera consommé pour être valorisé dans une nouvelle production".
Par ailleurs, "l’incidence des transformations technologiques sur le savoir semble devoir être considérable" et "il est raisonnable de penser que la multiplication des machines informationnelles affecte la circulation des connaissances" dans le sens où la forme du savoir ne pourra être mémorisée et transmise que dans la mesure où elle sera traduisible en langage de machine. "Les producteurs de savoir comme ses utilisateurs doivent et devront avoir les moyens de traduire dans ces langages ce qu’ils cherchent à inventer ou à apprendre".

Donc, du statut du savoir à l’ère des nouvelles technologies dans un système capitaliste, Lyotard présage que "sous sa forme de marchandise informationnelle indispensable à la puissance productive, il sera un enjeu majeur dans la compétition mondiale pour le pouvoir". Après le combat pour des territoires, après celui de l’exploitation des matières premières, c’est au tour de "la maîtrise des informations" d’être stratégique.

Et bien sûr, cette mercantilisation du savoir altère considérablement sa position spirituelle dans la société. Celle-ci "se trouvera périmée à mesure que se renforcera le principe selon lequel la société n’existe et ne progresse que si les messages qui y circulent sont riches en informations et faciles à décoder".

Récit, savoir et postmodernité

"Notre hypothèse est que le savoir change de statut en même temps que les sociétés entrent dans l’âge dit postindustriel et les cultures dans l’âge dit postmoderne."

Dès l’introduction de "La condition postmoderne", Jean-François Lyotard annonce que son "étude a pour objet la condition du savoir dans les sociétés les plus développées" et technologiquement informatisées, qu’il décide de nommer "postmoderne", mot désignant "l’état de la culture après les transformations qui ont affecté les règles des jeux de la science, de la littérature et des arts à partir de la fin du XIX° siècle". Il situe "ces transformations par rapport à la crise des récits". "En simplifiant à l’extrême, écrit-il, on tient pour postmoderne l’incrédulité à l’égard des métarécits".

Ce sur quoi porte le travail de Lyotard, ce sont "les faits de langages, et dans ces faits leur aspect pragmatique".

Si les hommes ont longtemps préféré les récits au savoir, la période postmoderne, issue du désenchantement (même si Lyotard considère que l’état de la société postmoderne l’a dépassé), lui-même conséquence de la crise de la croyance, est marquée par la nécessité de la preuve. Le discours, pour être reçu comme légitime, fait appel au référent, c’est-à-dire au réel. Il doit y avoir une corrélation entre l’information donnée et sa réalité, son existence, son essence. Entre le réel et le langage, entre les mots et les choses.
L’allégorie de la caverne de Platon nous instruit sur l’illusion, en tant qu’elle est défaut de référent. Lyotard estime le savoir traditionnel comme un récit immémoriel à caractère narratif, ordonné dans une perspective d’ensemble illustrant la cohérence des règles sociales, mais dont la légitimité n’est jamais remise en cause justement parce que la pragmatique de la transmission du savoir en exclut la possibilité : le narrateur n’est que l’intermédiaire temporel d’un savoir intemporel, et le représentant de son autorité, qui par là même ne peut être discutable.
Le savoir moderne est lui confiné au domaine de la science, qui, par opposition au récit, fait appel à la démonstration et l’analyse du référent pour légitimer tout discours. Et, tout autant la preuve d’un énoncé que sa transmission sont confiées à des experts, administrateurs de la vérité, nouvelle valeur du savoir. Mais cette légitimation par compétences atomise le savoir et l’écarte ainsi d’une socialisation. Ces énoncés sont partiels et hermétiques les uns aux autres comme le sont les champs de connaissance de leurs émetteurs et destinataires. Ils ne peuvent se transmettrent que dans la didactique, et se figer encore dans un rapport autoritaire et institutionnel. Ils demeurent connaissance et n’engendrent pas de savoir au sens culturel, et idéal, du terme.

Quant à la pragmatique du savoir contemporain, elle, passe par une mise à l’épreuve de sa communication, et par une multiplicité des types de langages. Dans l’ère postmoderne et postindustrielle, les sciences et les techniques ont apporté du changement et leurs langages sont nouveaux. Ils viennent s’ajouter aux anciens, dit Lyotard, et "nul ne parle toutes ces langues, et elles n’ont pas de métalangue universelle". L’agonistique que provoque cette disparité des langages, étrangers les uns aux autres, est une valeur créatrice pour l’interrogation du lien social, c’est-à-dire pour l’actualisation de son message. Les "jeux de langages" sont des "coups" qui mettent en instabilité constante la légitimité d’un discours et la forcent à démontrer sa nécéssité et sa validité. "La légitimation ne peut venir d’ailleurs que de la pratique langagière et de son interaction communicationnelle".
Ce que Lyotard appelle la pragmatique sociale tient du désir, ou de l’idéologie, de voir "l’imbrication de réseaux de classes d’énoncés hétéromorphes" "donner naissances à des idées, c’est-à-dire à de nouveaux énoncés" : une fonction émancipatrice du savoir, un humanisme, face à une fonctionnalisation instrumentalisée et consumériste. Et la symbolique d’une forme de diversité culturelle.

Ainsi, "le savoir postmoderne n’est pas seulement l’instrument des pouvoirs : il raffine notre sensibilité aux différences et renforce notre capacité de supporter l’incommensurable. Lui même ne trouve pas sa raison dans l’homologie des experts, mais dans la paralogie des inventeurs."

La grande illusion informationnelle ou le retour des enchanteurs

En se situant dans la problématique de la société de l’information, deux grandes questions restent à élucider :
-  dans des procédures langagières de l’ordre de l’informatique, du numérique et du virtuel, quelle est la probabilité de réel que transporte le message ? Où se situe la preuve ? Qu’est-ce que l’interface de l’ordinateur produit comme représentation ? Qu’est le référent tangible ?
-  dans une situation hégémonique de production et d’accès à l’information et au savoir, un discours unique prend la place totale, et détruit la dialectique autant que la diversité des langages et des interlocuteurs.

Dans les deux cas, qu’en est-il de l’information, qu’en est-il de la nature de la communication ?
Qu’en est-il de "la nature du lien social" ?
Ces deux aspects tendent à faire revenir la société à l’état de culture "prémoderne", celle d’avant le désenchantement, vers un Grand Récit univoque et totalisant, constitué de protocoles non actualisés et non discutés, et où l’énoncé n’a qu’un émetteur qui ne demande que l’adhésion consensuelle de ses récepteurs.
Cette communication n’a plus de fonction ni émancipatrice, ni critique.
Elle élimine toute constitution d’espace public, et désagrège le lien social.
Elle est réactionnaire par rapport au statut du savoir moderne et postmoderne.

"La question de la double légitimation ne manque de se poser" à travers les rapports entre savoir et pouvoir. Qu’est-ce qui est légitime comme savoir ? "Qui décide ce qu’est savoir, et qui sait ce qu’il convient de décider ?"
Pour Lyotard, "l’orgueil des décideurs signifie qu’ils s’identifient au système social conçu comme une totalité à la recherche de son unité la plus performative possible".
Cette phrase illustre cette conception du monde promue par le grand récit et par son autorité incontestable.
Elle illustre aussi une vision capitaliste d’une société unie où l’exaltation de la croissance et de la puissance irait de pair avec la jouissance de la marchandise, qui serait propre à l’épanouissement de ses membres.
Un paradis sur terre...

Peut-être tente-t-on de nous donner l’illusion d’un réenchantement ?
Le réenchantement du monde ?
L’enchantement mondialisé.

La volonté de réenchantement du monde suggérée par les représentants du patronnat français, comme par les industries du divertissement américaines, supposées industries culturelles, et qui ont les mêmes objectifs socio-économiques que les industries du savoir, cherchant à monopoliser la société de l’information pour y vendre de la "marchandise informationnelle", toutes ces puissances et ces décideurs potentiels, donc, pourraient bien faire valoir le "salut" de la société actuelle à ce nouveau type de "magie".
Peut-être un "nouvel esprit" du capitalisme.
Un "mauvais esprit".

Chasser les mauvais esprits : note

Pour que la société de l’information ne se conforme pas à la société du spectacle, il est nécessaire de revisiter les propos de Guy Debord disant : "Un langage commun doit être retrouvé -non plus dans la conclusion unilatérale, sans dialogue réel, et admettant cette déficience de la vie-, mais il doit être retrouvé dans la praxis, qui rassemble en elle l’activité directe et son langage."

Et non pas "la communication sans communication", ce que Lyotard définissait comme "l’inhumain".


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